Témoignage sur l’enseignement français à l’étranger (1)

Au cours de mes déplacements dans la 7ème circonscription des Français établis hors de France, j’ai procédé à des interviews de compatriotes impliqués dans différents domaines.

Je vous propose une première série sur l’enseignement français à l’étranger avec un premier témoignage d’un opérateur privé d’écoles françaises à l’étranger.

N’hésitez pas à m’adresser vos commentaires après la lecture de ce document très complet.

Quels changements avez-vous noté au cours des dernières années dans l’enseignement français à l’étranger ?

Je qualifierai l’évolution de l’enseignement français à l’étranger au cours de la décennie écoulée de doublement paradoxal.

Premier paradoxe : alors que cette période s’apparente pour l’enseignement français en France à une lente et régulière descente aux enfers, ponctuellement sanctionnée par les très anglo-saxonnes études PISA et dont chaque tentative d’évolution subit la critique ad nauseam de la gent mediatico-politique française, elle marque, au contraire, pour l’enseignement français à l’étranger un net regain d’attractivité qui s’est traduit par des effectifs en constante augmentation.

Cerise sur le gâteau, cet engouement pour l’enseignement français n’est pas circonscrit aux zones historiques d’influence française. Nous constatons un phénomène planétaire, parfois malgré les limitations réglementaires imposées par les Etats, comme en Chine, parfois sans que cela ait été vraiment anticipé, comme aux USA.

Second paradoxe : face à cette tendance lourde d’augmentation de la demande du « plus d’enseignement français », année après année l’Etat français a réduit les budgets qui lui sont affectés. Et ceci au grand dam de nos diplomates qui voient ainsi l’outil privilégié du rayonnement de la France ne pas être en capacité de tenir son rang.

L’opérateur public, l’AEFE, est en réalité devenue, bien malgré elle, le gestionnaire de la décroissance budgétaire. Même l’enveloppe des bourses scolaires a été atrophiée par le biais d’une réforme des barèmes d’attribution, dont la sophistication n’a eu d’égal que l’efficacité.

Enfin, au risque de passer pour iconoclaste et malgré la noirceur du constat je perçois dans ce double paradoxe une chance pour l’enseignement français à l’étranger.

Il est temps de reconnaître que l’enseignement français à l’étranger n’a pas vocation à être exclusivement géré par l’Etat, et que la contribution du secteur privé aux côtés de l’opérateur public est non seulement légitime, mais désormais nécessaire.

Rappelons que l’école française qui est « gratuite, laïque et obligatoire », n’est jamais gratuite, jamais obligatoire et laïque à géométrie variable dès qu’elle est hors de France.

Dans de telles conditions, est-il bien raisonnable de persister à considérer l’enseignement français à l’étranger comme une mission régalienne ?

Si vous deviez proposer deux mesures pour réformer le système actuel, quelles seraient-elles?

Je vous en soumets deux.

1/ Nous pourrions choisir d’inverser la politique actuelle de détachement des professeurs, qui est une prérogative du Ministère de l’éducation nationale.

Le détachement à l’étranger d’environ 8000 enseignants (sur un total de 800 000) est vécu chaque année par les Recteurs d’académie qui doivent les approuver (notamment ceux des académies déficitaires), comme un sacrifice vain au service d’une improbable politique étrangère de la France. Ces détachements sont aussi ressentis par les fonctionnaires du trésor comme une utilisation discutable des fonds publics puisque ces professeurs, majoritairement payés par l’Etat français, dispensent leurs enseignements à des classes composées au deux tiers de ressortissants étrangers, voire en totalité dans certaines zones.

Entre autres conséquences négatives, la situation kafkaïenne des établissements en demande d’homologation. Pour obtenir son homologation une école française à l’étranger doit disposer de professeurs français titulaires, a minima d’un Directeur. Mais il est interdit de détacher un professeur titulaire dans les écoles qui ne sont pas homologuées.

Décrétons, puisque c’est la réalité, que ces professeurs détachés sont le véritable fer de lance de notre rayonnement à l’étranger. Comme dans les grandes entreprises du privé, normalisons les carrières avec passage à l’international. Aménageons les passerelles administratives qui faciliteront les aller-retours public/privé pour les professeurs. Systématisons l’emploi à l’étranger des jeunes retraités volontaires de l’éducation nationale.

En un mot, valorisons le corps enseignant français, à la fois comme messager de notre culture à l’extérieur et, lors du retour en France comme fin connaisseur de l’interculturel. A coup sûr, c’est aussi l’enseignement en France qui serait directement bénéficiaire d’une telle ouverture au monde.

2/ Nous pourrions définir et publier des normes objectives d’homologation des écoles françaises à l’étranger.

Un investisseur souhaitant construire un hôtel peut librement se procurer le cahier des charges « Nouvelles Normes » d’attribution des catégories. Il peut ainsi dimensionner son investissement, ses emprunts et ses recrutements en toute connaissance de cause, selon son objectif d’obtenir 2,3 ou 4 étoiles. De la taille des baignoires à la superficie du vestibule, le cahier des charges est précis.

Qu’en est-il d’un investisseur qui souhaite construire une école française homologuée ?

Aussi surprenant que cela puisse paraître, il n’existe aucun cahier des charges public, aucun document écrit disponible, aucune liste de normes. Les Inspecteurs de l’éducation nationale responsables de zones géographiques, qui réalisent l’inspection des conditions pédagogiques, n’ont pas à fournir un descriptif des dites conditions. La commission d’homologation délibère secrètement et ne donne aucune explication sur ses décisions. La prise de décision inclue l’appréciation « confidentielle » de l’ambassade de France du pays concerné sur le bien-fondé d’une homologation.

En termes de réseau mondial d’enseignement, nos seuls concurrents sont la Grande-Bretagne et surtout les Etats-Unis d’Amérique. L’un comme l’autre sont d’une transparence totale quant aux spécifications requises pour recevoir les « Operating Licenses ». Il est vrai que leurs organismes homologueurs sont privés. Notons également l’absolue transparence de la société suisse qui gère le « International Baccalaureat »,IB, dont l’intégralité des procédures, des normes et des tarifs d’homologation est disponible sur internet.

Officialiser et rendre publiques les normes d’homologation seraient faire entrer la gestion de l’enseignement français à l’étranger dans la modernité, car la transparence et la visibilité sont des prérequis indispensables à l’apport d’investissements privés.

– Nous pourrions réaliser une analyse comparative objective des performances économiques des trois modèles principaux de gestion des établissements français à l’étranger : Les Etablissements en Gestion Directes (EGD), les établissements en gestion associative (Comités parentaux), les établissements en gestion privée.

Puis, comme dans n’importe quelle entreprise ou administration efficace, procéder aux nécessaires ajustements, c’est à dire réduire le nombre des modèles sous performants et promouvoir la multiplication des plus pertinents.

Une telle démarche serait d’autant plus aisée à mettre en oeuvre qu’elle ne réclame aucune modification du cadre légal ou réglementaire actuel.

En effet, l’opérateur public est lié contractuellement avec chacun des 490 établissements français de l’étranger et il contribue déjà en moyenne à hauteur de 55% du budget de fonctionnement de la plupart des établissements en gestion dite associative. Libre à lui donc, d’encourager ou de provoquer les changements du modèle de gestion, ou les changements de statuts, des établissements les plus aggravateurs du déficit global de l’enseignement français à l’étranger, qui se situe tout de même annuellement aux alentours du demi milliard d’euro.

Comment voyez-vous l’enseignement français à l’étranger dans une dizaine d’années?

Il n’est possible de répondre à votre question qu’en voyant le verre à moitié vide ou à moitié plein.

Soit nous prorogeons la gestion du réseau qui prévaut depuis 7 ou 8 ans. C’est à dire une gestion purement comptable qui assimile chaque nouvel élève inscrit dans le réseau à un coût supplémentaire. Une gestion qui donne une feuille de route à chaque nouveau Directeur de l’AEFE avec comme unique priorité une réduction budgétaire de 15%. Une gestion qui s’accommode du fait que le contribuable français couvre plus de 50% des dépenses de fonctionnement d’établissements dont les organismes gestionnaires peuvent ainsi amasser des trésoreries dignes du CAC 40. Une gestion qui ne souhaite désormais concentrer ses moyens essentiellement que sur les zones d’expression du dynamisme économique français, en clair les Emirats Arabes et l’Asie du Sud Est. Une gestion qui répète à qui veut l’entendre que la France n’a plus les moyens de maintenir sa grandeur passée

Et dans ce cas, l’homogénéïté actuelle du réseau des établissements français à l’étranger est condamnée à brève échéance, quant à son éventuel développement il est déjà mort-né.

Soit nous reconnaissons qu’à l’instar de l’image hautement qualitative de l’industrie automobile allemande, l’enseignement français jouit d’une notoriété positive quasi universelle. Nous intégrons le fait que l’augmentation du nombre de Français résidents permanents à l’étranger, non expatriés, est une tendance profonde. Nous acceptons le fait que la langue française véhicule désormais la seule alternative à la vision anglo-saxonne du village planétaire.

Fort de ces constats l’Etat français met en oeuvre une politique pragmatique de gestion du réseau existant et, parallèlement initie une stratégie de développement résolument basée sur le dynamisme de la société civile française en suscitant l’émergence de nouveaux opérateurs privés. En quelques sortes l’Etat français devient « franchiseur » d’établissements d’enseignements français à l’étranger.

Et dans ce cas, en 2027 le réseau sera fort de 1500 écoles françaises dans le monde et sera devenu contributeur au PIB de la France.