« Face au terrorisme, il faut une sécurité européenne » – La Croix – 02.01.17

par Philippe Gustin, Préfet, ancien ambassadeur (1)

Les événements de Berlin et la cavale de l’auteur des faits à travers l’Europe jusqu’à Milan, où il a été tué par la police italienne le 23 décembre, ont relancé la polémique sur l’espace Schengen et l’incapacité de l’Union européenne à répondre à la menace terroriste. Le fait qu’Anis A. ait pu passer d’un pays à l’autre avec autant de facilité a effectivement de quoi nous interroger, alors que les contrôles aux frontières ont été renforcés et que l’état d’urgence dure en France depuis déjà treize mois. Cet épisode apporte de l’eau au moulin des populistes de toutes sortes, qui pensent que l’Europe a définitivement failli dans sa vocation à protéger ses citoyens et que l’unique solution réside dans un retour – illusoire – à des frontières nationales hermétiques.

Entre la fermeture totale des États et une liberté de circulation hors de contrôle en Europe, il existe un juste milieu. Il se situe dans une meilleure coopération des services de police et de justice au niveau communautaire et la création de facto d’une vraie politique de sécurité européenne. La cavale d’Anis A. nous apprend que l’Union européenne ne dispose pas encore des outils nécessaires pour prévenir les nouvelles menaces auxquelles elle est confrontée. Or, mutualiser les objectifs et les moyens de notre action antiterroriste permettrait à la fois de mieux protéger nos concitoyens et de préserver leur liberté de circuler en Europe, un acquis que bien peu d’Européens sont, en réalité, prêts à sacrifier.

Face à la menace terroriste, il convient tout d’abord de rappeler trois évidences, qui sont pourtant souvent occultées dans les réponses que nous apportons.

Premièrement, le risque zéro n’existe pas. Que cela nous plaise ou non, il n’existera jamais, sauf à vouloir mettre un policier derrière chaque citoyen. La notion même de frontière est d’ailleurs toute relative en Europe et aucune politique de fermeture totale ne pourra y remédier. L’histoire nous apprend qu’entre la France et l’Allemagne, ou entre la France et l’Italie, les éléments naturels euxmêmes n’ont jamais empêché les délinquants ou les armées de passer en temps de paix, comme en temps de guerre.

Deuxièmement, l’Union européenne s’est construite sur un postulat de base essentiellement inspiré du libéralisme économique, qui a mis en avant la création d’un marché unique assorti de la liberté de circuler et de s’installer dans les différents États membres. Les préoccupations sécuritaires ne sont venues que plus tard – et encore de manière prudente – car elles supposaient des abandons de souveraineté que la plupart des États n’étaient ou ne sont toujours pas prêts à consentir. En outre, une certaine naïveté a conduit à concevoir un espace Schengen sans gestion commune des frontières extérieures, la garde de celles-ci ayant été simplement confiée aux pays géographiquement concernés. Or, cela fait peser sur des pays comme la Grèce ou l’Italie une responsabilité trop lourde, qu’ils ne sont pas en mesure d’assumer seuls. Et ce ne sont pas les moyens octroyés à Frontex – l’Agence européenne pour la gestion des frontières extérieures – qui pallient aujourd’hui ces déficiences.

Troisièmement, les menaces qui pèsent sur l’Europe ont fortement évolué ces dernières années, devenant à la fois plus intenses et plus sophistiquées, alors que notre mode de fonctionnement interne n’a quasiment pas changé. Exemple significatif, la part du budget respectif des 50 États américains versée au budget fédéral avoisine aujourd’hui les 25 %, alors que la part du budget des 28 États membres versée à l’Union européenne stagne aux alentours de 1 %. Les États-Unis possèdent donc infiniment plus de moyens et, pourtant, il ne viendrait à l’esprit de personne de qualifier ce pays de jacobin ou de centralisateur. Ce sont bel et bien les menaces qui ont pesé sur l’Amérique au cours du siècle passé –  les deux guerres mondiales, la prohibition dans les années 1920 qui entraîna la création du FBI, le 11 septembre 2001, etc. – qui ont au fil du temps rendu acceptables les transferts de souveraineté et de moyens vers l’État fédéral.

L’Union européenne est aujourd’hui confrontée au même défi. À l’illusion d’un repli des pays européens sur eux-mêmes – qui ferait in fine le jeu de terroristes car ils trouveront toujours le moyen de passer d’un pays à l’autre –, il est temps de répondre par une intégration plus forte des polices et des justices nationales. Le terrorisme est une menace mondiale qui nous oblige à faire bloc ensemble, en mutualisant nos moyens et en construisant une vraie politique de sécurité commune. Cela nous permettra d’améliorer, entre autres, le partage d’informations et les opérations multilatérales entre les services de renseignements, qui sont plus que jamais la clé pour déjouer les projets d’attentat.

(1) Co-auteur avec Stephan Martens de #France-Allemagne, relancer le moteur de l’Europe (Lemieux)