« Populisme en Europe: il est temps de sortir de la spirale infernale » Ma tribune du 4.12.16

Le vent mauvais qui souffle sur l’Europe depuis des années risque de nouveau d’assombrir l’horizon. Ce 4 décembre pourrait être marqué par la victoire du NON au référendum constitutionnel italien, ce qui entraînera le départ de Matteo Renzi. Le mouvement populiste Cinq Etoiles essaiera évidemment de profiter de l’instabilité politique qui en découlera, avec comme principale conséquence une fragilisation des banques italiennes. Le même jour, Norbert Hofer, le candidat populiste du Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ) pourrait gagner le « troisième tour » d’une élection présidentielle hors normes. Aux Pays-Bas, le Parti pour la Liberté de Geert Wilders caracole déjà en tête pour les élections législatives à haut risque qui se tiendront en mars prochain. Un mois plus tard, tous les observateurs européens scruteront la poussée du Front national à l’occasion de la présidentielle en France. La classe politique française a d’ailleurs tellement intégré le fait que Marine Le Pen sera présente au second tour que les principaux partis organisent des primaires pour éviter le dispersement des voix, et donc une élimination dès le premier tour. En Allemagne enfin, les élections législatives de septembre 2017 pourraient également apporter des surprises : le parti AfD (Alternative für Deutschland), anti-européen et anti-migrants, est actuellement crédité de 14% des intentions de vote. Il pourrait faire son entrée au Bundestag et créer un séisme politique outre-Rhin.

En réalité, cette concomitance dans la montée des populismes en Europe – et ailleurs dans le monde – ne doit rien au hasard. Elle est révélatrice d’un rejet de la part des oubliés de la globalisation, qui estiment que le repli identitaire reste in fine la solution la plus efficace à leurs maux. Commerçants, artisans, fonctionnaires, agriculteurs ; les électeurs qui font le choix de des partis populistes ont surtout peur du déclassement, pour eux mais aussi pour leurs enfants. Le chômage de masse n’est pas le dénominateur commun permettant d’expliquer ce regain populiste : des pays comme l’Allemagne ou l’Autriche, par exemple, qui connaissent une situation de plein-emploi ne sont pas à l’abri du phénomène. Par contre, la crise des migrants a agi depuis un an comme un amplificateur du mouvement, l’étranger devenant un bouc-émissaire justifiant le repli identitaire.

Face à cette vague qui monte, l’Union européenne reste curieusement muette, comme tétanisée. Depuis que le FPÖ est arrivé aux portes du pouvoir en Autriche en 2000 en participant à la coalition gouvernementale, Bruxelles a été incapable d’endiguer le mouvement. Comment l’Union le pourrait-elle d’ailleurs, sa structuration même l’empêchant d’influencer le paysage politique interne des Etats-membres autrement que par des sanctions qui ne voient jamais le jour, faute de consensus? Pourtant, l’UE est attaquée de toutes parts par ces partis populistes, qui aujourd’hui remettent en cause le projet communautaire lui-même. Ils sont même aidés parfois dans leur action de dénigrement par les partis traditionnels, souvent enclins à accuser Bruxelles de tous les maux pour justifier leur incapacité à donner des résultats.

C’est donc bel et bien à un changement de paradigme qu’il convient de s’atteler pour endiguer la montée des populismes et sauver en cela une Europe qui mérite dans le même temps d’être réformée profondément. Mais cela passe par trois changements de fond. Tout d’abord, par une politique marketing plus efficace des institutions européennes, visant à rappeler aux jeunes et aux moins jeunes tout ce que le projet européen a apporté et apporte encore en termes de paix et de liberté. Deuxièmement, l’UE doit répondre aux aspirations de ses citoyens en termes de sécurité en créant, par exemple, un vrai corps de gardes-frontière européen ou un état-major commun pour se doter des moyens de protéger ses frontières et intervenir efficacement dans un environnement proche de plus en plus instable. Enfin, il faut que dans les campagnes électorales à venir, l’Europe soit présentée comme une solution et non un problème car les défis auxquels le continent est confronté (mutations économiques, terrorisme, flux migratoires) ne pourront être jugulés sans une approche collective des Etats-membres qui sont prêts à monter dans le train d’une Europe plus intégrée et dotée de compétences régaliennes.

Philippe Gustin, préfet, ancien ambassadeur est l’auteur avec Stephan Martens de #France-Allemagne: relancer le moteur de l’Europe (Lémieux éditeur, 2016).