« L’Autriche, subtil mélange de tradition et de modernité » Ma tribune du 4.12.16

J’ai quitté l’Autriche il y a près de 20 ans et pourtant, il m’arrive encore quand je retourne à Vienne dans les cafés ou les restaurants que je fréquentais à l’époque de retrouver les mêmes serveurs qui reprennent la conversation là nous nous l’avions laissée lors de mon dernier passage. C’est là tout le charme de cette Autriche, si ancrée dans ses traditions et capable par ailleurs comme du temps de l’Empire, de montrer au reste de l’Europe la voie de la modernité.

En ce dimanche 4 décembre, alors que tous les regards étaient tournés vers Vienne, les Autrichiens ont déjoué les pronostics en préférant Alexander Van der Bellen, le candidat soutenu par les Verts à Norbert Hofer, le candidat du parti de la liberté d’Autriche (FPÖ), mettant fin à plus de 6 mois de campagne électorale. L’élection de Van der Bellen le 22 mai dernier avec 31.000 voix d’avance avait été annulée par la Cour constitutionnelle début juillet et le nouveau scrutin prévu le 2 octobre avait été repoussé en raison d’un vice de forme sur la colle des enveloppes utilisées pour le vote par correspondance. Le candidat soutenu par les Verts a réussi à mobiliser les femmes et les jeunes qui s’étaient moins exprimés lors des deux tours précédents en mettant en avant un discours pro-européen fondé sur la liberté, l’égalité et la solidarité. Il a sans doute profité aussi des événements survenus depuis le scrutin de mai dernier : le Brexit d’une part et l’élection de Donald Trump d’autre part ont fait craindre aux 6 millions d’électeurs appelés aux urnes que l’Autriche ne prenne, avec l’arrivée à la présidence de la République du candidat du FPÖ, une option anti-européenne qui aurait isolé le pays situé géographiquement, historiquement et économiquement au cœur de l’Union.

S’il convient de se réjouir du résultat de l’élection présidentielle autrichienne, il ne faut pas pour autant en oublier trop rapidement les principales leçons. Tout d’abord, le premier tour de scrutin a été marqué par l’éviction des deux candidats des partis, le SPÖ (parti social-démocrate) et l’ÖVP (parti populaire autrichien) qui dirigent le pays seuls ou en coalition quasiment sans discontinuer depuis la fin de la seconde guerre mondiale, se partageant le pouvoir selon la subtile règle du « proporz » qui consiste à placer à tous les échelons leurs représentants selon une stricte proportionnalité. En rejetant leurs partis traditionnels, les Autrichiens ont sans doute encore une fois montré la voie en Europe d’une tendance qui pourrait malheureusement se répandre dans d’autres pays. Ensuite, il convient de regarder la cartographie du vote de ce 4 décembre en Autriche pour se convaincre de la fracture entre les villes et les campagnes. Comme pour le Brexit ou l’élection présidentielle américaine, les laisser pour compte de la globalisation se sont exprimés en force dans les urnes. Pour finir, si l’histoire retiendra la victoire de Van der Bellen, il ne faudrait pas oublier que le plafond de verre qui sépare les partis anti-européens du pouvoir a été sérieusement fissuré en Autriche où près d’un électeur sur deux aura voté pour le candidat du FPÖ.

 

Philippe Gustin, Préfet, ancien ambassadeur.