« Qui dirigera l’Allemagne en 2017 ? » Ma tribune du 28.11.16

A dix mois des élections générales en Allemagne, les grandes manœuvres ont commencé au sein des états-majors des partis politiques allemands. Après avoir joué d’un suspense qui n’en était pas vraiment un, Angela Merkel a annoncé dimanche son intention de briguer de nouveau la Chancellerie sous les couleurs de la CDU. Sa candidature sera validée lors du prochain congrès du parti le 6 décembre, mais la route de la reconquête risque d’être plus escarpée que prévue. Dans une situation politique incertaine, la Chancelière va avoir des difficultés à convaincre ses alliés traditionnels et devra peut-être faire preuve d’imagination pour former une future coalition.

Tout d’abord, la CSU – l’aile conservatrice bavaroise de la CDU – apparaît de moins en moins docile. Lors de son congrès à Munich début novembre, les 2000 délégués du parti venus de toute la Bavière ont adopté un programme en léger décalage avec la politique défendue par Merkel. Intitulé de manière explicite « Die Ordnung » (« L’Ordre »), il prône un argument fort: « L’ordre est la seule réponse à apporter dans un monde en désordre », selon le ministre-président de Bavière Horst Seehofer. Lors du congrès du parti en 2015, ce dernier s’était déjà permis de tancer la Chancelière – pourtant présente dans la salle – pour son irresponsabilité dans la gestion de la crise des réfugiés. Un an plus tard, la Chancelière n’a pas répondu à l’invitation de la CSU à participer à son congrès. De son côté, Seehofer a fait savoir qu’il n’assisterait pas non plus au congrès de la CDU en décembre. Une preuve que la tension monte entre les deux « partis-frères », exacerbée au fil des mois par la montée dans les sondages et les scrutins locaux de l’Alternative für Deutschland (AfD), un parti populiste et anti-européen né en 2014 qui surfe sur le rejet des migrants.

Dans un discours fleuve devant son parti, Seehofer a d’ailleurs martelé qu’il n’entendait pas « brader » les valeurs de la CSU, qui constituent selon lui le meilleur barrage à l’AfD: « la CSU, c’est la garantie que l’Allemagne reste l’Allemagne et que la Bavière reste la Bavière » a-t-il rappelé. Il a condamné toutefois toute xénophobie et évoqué le respect des religions, y compris d’un islam éclairé conforme aux valeurs de la Bavière, tout en manifestant son opposition à l’islam politique et aux négociations d’adhésion avec la Turquie. Pour autant, il a tenu à préciser que son adversaire n’était pas la CDU mais une coalition « rouge-rouge-verte » rassemblant le SPD – le parti social-démocrate actuellement allié de la CDU/CSU -, le parti d’extrême gauche Die Linke et les Verts.

Mais plus que ces tensions verbales, les deux « partis-frères » n’ont pas réussi à s’entendre sur le choix du futur Président de la République fédéral. Jouant de l’incapacité de la CDU/CSU à trouver une personnalité crédible, l’actuel ministre des Affaires étrangères SPD Frank-Walter Steinmeier est parvenu à s’imposer comme le candidat unique de l’actuelle coalition CDU-SPD le 14 novembre. Son élection officielle, le 12 février prochain, ne fait aucun doute. Un vrai désaveu pour la Chancelière, qui renforce par là même le SPD en vue des élections générales.

Toutefois, hasard du calendrier, le charismatique et pragmatique ministre-président Vert du Bade-Wurtemberg Winfried Kretschmann se prononçait début novembre en faveur d’un nouveau mandat de la Chancelière. Après les élections de mars 2016, qui ont vu l’AfD devenir la 3ème force politique du land avec 23 représentants au parlement régional de Stuttgart, le Bade-Wurtemberg est devenu une sorte de laboratoire préfigurant ce que pourrait être la situation au niveau fédéral en septembre 2017. En effet, le Vert Kretschmann gouverne aujourd’hui l’un des plus riches länder d’Allemagne en coalition avec la CDU. Angela Merkel, qui est « Verts-compatible » (70% des électeurs Verts se disent « satisfaits » de son travail) depuis sa décision de mars 2011 de sortir l’Allemagne du nucléaire au lendemain de Fukushima, pourrait être amenée donc à diriger le pays pour son quatrième mandat en coalition avec les Verts, chose inédite jusqu’alors au niveau fédéral. Reste à savoir si la CSU acceptera de monter dans cet attelage. En effet, les allusions répétées dans son programme « Die Ordnung » à une « Leitkultur » allemande – c’est-à-dire une culture de référence nationale – vont à l’encontre du multiculturalisme prôné par certains Verts. Les élections au Landtag bavarois, qui auront lieu en 2018, pourraient toutefois priver la CSU de la majorité absolue dont elle a joui quasiment sans interruption depuis 1962, et donc la contraindre à envisager, elle aussi, une coalition pragmatique avec les Verts.

Dix mois nous séparent encore des prochaines élections au Bundestag. Les scénarios élaborés par les états-majors des partis pourraient être mis à mal si des événements comme ceux de la Saint-Sylvestre à Cologne ou les attentats en Bavière venaient apporter de l’eau au moulin de l’AfD et des opposants à la « Willkommenskultur » allemande. Il ne reste qu’à espérer que les  mesures prises après les attentats de juillet par le ministre fédéral de l’Intérieur Thomas de Maizières – qui se traduisent quasiment chaque semaine par le démantèlement de filières djihadistes en Allemagne – sauront montrer leur efficacité pour dissiper la confusion entretenue par l’AfD entre réfugiés et terroristes.

Philippe Gustin, Préfet, ancien ambassadeur est l’auteur avec Stephan Martens, ancien recteur et professeur de civilisation allemande à l’université de Cergy-Pointoise de « France-Allemagne : relancer le moteur de l’Europe » (Lémieux éditeur, janvier 2016)