« A la recherche de l’Europe… perdue ? » Contribution de Gaby Peulvast

Je vous invite à lire la contribution de Gaby Peulvast au bulletin annuel de l’Union des Français de la Sarre qui revient sur l’essai « France-Allemagne : relancer le moteur de l’Europe ».

Rêveries d’une lectrice solitaire ou considérations d’une apolitique

Ces clins d’œil à Proust, Rousseau et Thomas Mann dans le titre et le sous-titre sont voulus : je n’ai pas l’intention ni la prétention et encore moins la qualification d’écrire un essai politique. Il s’agit simplement de réflexions après mes lectures estivales, toutes guidées par le thème central de l’Europe, d’actualité certes, mais au fond vieux comme le monde… européen depuis le mythe fondateur autour d’Europa enlevée par Zeus.

De Romain Gary, un de mes auteurs préférés, deux livres se trouvent dans ma bibliothèque depuis longtemps, et j’ai enfin pris le temps de les lire, puisque leurs titres respectifs intriguent forcément quand on s’intéresse un tant soit peu à ce sujet d’actualité qu’est l’Europe.

Le premier, Education européenne, Gary l’a publié en 1945 . L’action se passe en Pologne pendant la Seconde Guerre Mondiale, au moment de la bataille de Stalingrad. Jan Wardowski, le personnage central, se lie d’amitié avec Adam Dobranski. Cet étudiant idéaliste trouve dans l’écriture un moyen de se préserver contre l’horreur destructrice de l’occupation nazie. Dans un poème, il décrit son rêve d’un monde meilleur :

          (…)

          J’attends que toutes les capitales

         Deviennent les villes de province,

         Que meure l’écho dans le monde

         Du dernier chant national.

 

        Que l’Europe se lève enfin en marche,

        Ma bien-aimée prostrée et piétinée…

        J’attends dans ma cellule antique.

       Combien d’autres hommes attendent comme moi ?

                                                                                           (Education européenne p.62)

Lors d’une veillée dans le maquis, il raconte à ses camarades « un conte pour les gosses européens… Un conte de fées » (p.68). Mais son idéalisme ne parvient pas à calmer l’amertume et la colère de ses compagnons qui lui objectent : « Les hommes se racontent de jolies histoires, et puis ils se font tuer pour elles – ils s’imaginent qu’ainsi le mythe se fera réalité. Liberté, dignité, fraternité … honneur d’être un homme. Nous aussi, dans cette forêt, on se fait tuer pour un conte de nourrice. » (p.74). La pensée de Romain Gary, que l’on pourrait aussi considérer comme un conflit intérieur, me semble le mieux exprimée dans les explications de Dobranski :

« La vérité, c’est qu’il y a des moments dans l’histoire, des moments comme celui que nous      vivons, où tout ce qui empêche l’homme de désespérer, tout ce qui lui permet de croire et de continuer à vivre, a besoin d’une cachette, d’un refuge. Ce refuge, parfois, c’est seulement une chanson, un poème, une musique, un livre. » (p.76)

et les réflexions d’un des camarades :

« L’Europe a toujours eu les meilleures et les plus belles universités du monde. C’est là que sont nées les plus belles idées, celles qui ont inspiré nos plus grandes œuvres : les notions de liberté, de dignité humaine, de fraternité. Les universités européennes ont été le berceau de la civilisation. Mais il y a aussi une autre éducation européenne, celle que nous recevons en ce moment : les pelotons d’exécution, l’esclavage, la torture, le viol – la destruction de tout ce qui rend la vie belle. C’est l’heure des ténèbres. » (p.89)

Optimisme idéaliste contre Kulturpessimismus, rêve contre réalité, ce dualisme doit avoir préoccupé Romain Gary pendant longtemps. 30 ans plus tard, dans son roman « Europa », il semble se séparer à tout jamais de l’idée-illusion d’une Europe patrimoine de toutes les nations.

Le personnage principal, Jean Danthès, est ambassadeur de France à Rome, résidant au Palais Farnèse. C’est un « homme d’une immense culture » (p.11) qui, fort de ses expériences en tant que diplomate, doit se rendre à l’évidence : « Quant à l’Europe, elle a rejoint nos autres chefs-d’œuvre dans l’imaginaire. » (p.88) et « L’Europe demeurait un ‘ailleurs’ sans cordon ombilical avec la réalité. » (p.95)

Beaucoup de passages du roman évoquent cette incompatibilité entre l’esthétique et l’éthique. Ne voulant pas rédiger une critique littéraire, mais vous faire partager mes lectures, je citerai quelques passages. Nul ne saurait exprimer la pensée de Gary mieux que lui même.

          « L’Europe de ses rêves ne pouvait coexister pacifiquement avec la souffrance,

          l’abêtissement et la misère physiologique d’un milliard d’êtres humains pour lesquels le

          mot même de ‘culture’ était une insulte et une provocation. » (p.109)

          « La seule chance qu’il avait, par sa formation, par sa vocation, par tout ce qui en lui

          aspirait à prêter vie à ce qu’il appelait Europe, cette unique chance était le service

          diplomatique. Hors de cela, il ne pouvait faire qu’un expert d’art et cela voulait dire

          se retirer dans les délices esthétiques solitaires, sans autre communion qu’avec les

          musées. » (p.118/119)

          « La démographie à elle seule suffisait à rendre l’Europe impossible : la distinction de

          l’esprit, ….., l’esthétique en tant que morale, étaient incompatibles avec le déferlement

          humain et le coude à coude démographique. » (p.198)

          « … reconnaître que l’Europe n’avait jamais été pour lui autre chose qu’un jardin de

          délices,… tout ce bonheur que la Culture se contentait d’offrir en elle-même, sans

          jamais remédier au malheur des hommes… » (p.298)

          « L’Europe… enfin, dans la mesure où cela veut dire quelque chose, c’est avant tout

          l’apartheid : la culture d’un côté, la réalité sociale de l’autre. » (p.308)

Pourquoi Gary a-t-il choisi le titre « Europa » plutôt qu’ »Europe » ? Sans doute parce que l’idée européenne – et là on retrouve le mythe fondateur- est née avant l’heure de l’Europe des nations. Les langues nationales qui se sont développées depuis l’Antiquité marquent l’identité des différents peuples de l’espace européen.

Un choix similaire par Olivier Barrot, de passage à la villa Europa, pour son « exercice de cartographie littéraire »  auquel il a donné le titre « Mitteleuropa ». Comme il s’agit d’un journaliste contemporain, pas vraiment germanophone selon ses dires, ce livre ne pouvait que m’intriguer. Le thème du livre, l’Europe centrale, s’explique par le retour de Barrot aux sources familiales. Le choix du titre, Barrot le justifie lui-même ainsi : « Mitteleuropa rassemble ces pays qui peu ou prou ont vécu une influence germanique. …c’est pratiquement le continent européen dans son entier qui pourrait se revendiquer ‘mitteleuropéen’…. L’Allemagne, c’est le monde de l’exaltation et du tragique, c’est la nature humaine, et c’est sûrement cette globalité qui m’a toujours attiré vers elle. » (p.75/76). Barrot , pour trouver dans l’espace européen une certaine entité, remonte aux débuts de notre histoire commune : « Entre la France et l’Allemagne, peu ou prou cette Germanie que décrivait Tacite vers l’an 100 de notre ère, la proximité géographique implique attirance et répulsion, ce vieux couple de synonymes en histoire, des échanges. » (p.85/86) Un clivage entre les deux pays donc qui n’a pas toujours existé et qu’il convient de surmonter si on veut faire avancer la construction européenne de manière…constructive. Barrot le dit lui-même : « Et mes contemporains, les Grosser, Rovan, Goldschmidt, Cohn-Bendit, ces passeurs, ces transfuges :allemands ? francais ? Peu importe. » (p.86)

Les réflexions que m’a inspirées ma lecture estivale : Il faut se séparer de l’Europe de la Culture évoquée par Romain Gary et se diriger vers une Europe des cultures. Alfred Grosser a dit un jour que sans les échanges et les jumelages, et si tout dépendait des seuls hommes politiques, l’entente franco-allemande ne serait pas ce qu’elle est actuellement. Transposée sur le plan européen : l’Europe devra être une Europe des peuples, des hommes et femmes vivant dans les différents pays. Pas l’Europe d’une élite composée d’intellectuels, de technocrates et d’entrepreneurs ni d’hommes politiques à la langue de bois.

Quant au « vieux couple franco-allemand », c’est ma dernière lecture de l’été passé qui donne peut-être la clé d’un rajeunissement : Philippe Gustin et Stephan Martens font dans leur livre « France-Allemagne : Relancer le moteur de l’Europe » un excellent état des lieux et proposent des solutions encourageantes. Solutions politiques, mais réalisées par des hommes politiques dans le sens noble du terme.

Etant, je le disais, ni spécialiste de littérature ni surtout de politique, mais de langues, je suis persuadée qu’il faudra passer par une amélioration de l’enseignement de langues. On ne peut s’entendre que si on se comprend (curieusement, c’est dans les deux cas le même mot en Allemand : « Man kann sich nur verstehen, wenn man sich versteht. »)

Pour finir par un petit clin d’œil, je vais citer un autre livre vieux comme notre monde européen : dans la Bible, les choses se gâtent à Babel à cause de la multitude des langues au moment où les gens ne se comprennent plus. Et pour continuer à citer la même source : La Pentecôte est un moment où, comme par miracle, tous les gens se comprennent alors qu’ils parlent des langues différentes. On peut toujours rêver…

Livres cités :

Romain Gary : Education européenne, Editions Gallimard 1956

Romain Gary : Europa, Editions Gallimard 1999

Olivier Barrot: Mitteleuropa, Editios Gallimard 2015

Philippe Gustin, Stephan Martens: France-Allemagne: Relancer le moteur de l’Europe, lemieux éditeur 2016