« Le Brexit et après…ou comment ré-enchanter l’Europe » Ma tribune du 03.07.16

Le 20 juin, je postais l’article « Brexit ou la fin d’une certaine Europe » repris sur le blog du Huffington Post le 22 juin. Comme je le répète depuis plus de six mois dans le cadre des conférences de présentation de l’essai #France-Allemagne ; relancer le moteur de l’Europe, les Britanniques ont fait le même tour à l’Europe que les Français lui avait joué le 29 mai 2005 en se prononçant contre le projet de traité constitutionnel. Une semaine après le vote du Brexit, force est de constater toutefois que même les prévisions les plus pessimistes ont été dépassées.

La crise institutionnelle au Royaume-Uni est en effet plus aiguë que prévu. Elle est révélatrice de l’inconséquence coupable d’une classe politique britannique qui a joué avec le feu avec un cynisme inégalé. Tels des pompiers pyromanes ou des gamins pris les doigts dans le pot de confiture, les apprentis sorciers de tous bords sont forcés d’admettre qu’ils n’avaient pas anticipé l’impact d’un éventuel Brexit. Résultat, le Royaume-Uni est donc confronté à une crise institutionnelle sans précédent qui risque à terme de nuire paradoxalement à son unité même, avec en particulier une sécession de l’Ecosse. Quant au peuple britannique, il découvre pour partie trop tard que comme le gaz et l’électricité, c’est quand elle ne sera plus là qu’on s’apercevra à quel point l’Union européenne pouvait être utile.

Tout aussi coupable, l’absence d’anticipation des gouvernants européens est rapidement apparue au grand jour. Comme lors de la crise de l’euro, de celle des migrants ou de celle liée au risque terroriste, il a fallu attendre d’être face au mur pour qu’enfin on assiste à une prise de conscience des difficultés et de la nécessité de prendre des décisions pour les résoudre. Le Brexit est en cela révélateur de la panne du moteur européen : ni la réunion des ministres des Affaires étrangères des pays fondateurs de l’Europe, ni la réunion organisée en catastrophe entre Angela Merkel et François Hollande à laquelle Matteo Renzi a été convié (actant ainsi de facto la fin d’une certaine idée du couple franco-allemand), ni enfin la réunion d’un conseil européen, commencée à 28 et achevée à 27 n’ont permis d’apporter, à part le constat de la nécessité de changer le logiciel européen, de réponses concrètes à la situation d’urgence que connaît l’Union européenne.

Et pourtant, tout bon connaisseur de l’Europe, de ses institutions et de sa réalité peut s’essayer à la définition d’un plan d’action concret :

  • La sortie du Royaume-Uni a été décidée par son peuple souverain. Elle ne peut être remise en question mais elle doit être mise en œuvre au plus vite, même s’il faudra créer une jurisprudence qui n’existe pas aujourd’hui. Il existe en effet un risque de contagion non négligeable, en particulier au sein des pays de Visegrad qui pourraient être tentés de recourir aussi à des referenda a fortiori s’ils ont l’impression que ceux-ci n’entraînent pas de conséquences à court, moyen ou long terme.
  • Des mesures immédiates doivent être prises au niveau communautaire pour redonner aux Européens le sentiment qu’ils sont protégés et entendus : la fin des négociations du projet d’accord de libre-échange transatlantique (TAFTA), la suspension des négociations sur la procédure d’adhésion avec la Turquie ou une réelle mise en œuvre des dispositions protectrices de la directive sur les travailleurs détachés sont à ce titre des pistes qui méritent d’être creusées rapidement.
  • L’élaboration d’un nouveau traité s’impose à moyen terme dont les dispositions devront apporter des réponses claires au souci légitime de sécurité physique ou économique des Européens. Schengen est mort, il faut donc redéfinir par exemple les conditions dans lesquelles un corps de garde-frontières européens pourra être chargé de protéger notre maison commune. Cela supposera de définir clairement les frontières de la nouvelle Union européenne et donc conduira à des choix exprimés et assumés par les actuels (futurs) pays-membres en termes de compétences dans les domaines régaliens de la sécurité intérieure, de la diplomatie ou de la défense. En matière économique, l’introduction d’une dose de protectionnisme est une évidence pour mettre fin au déséquilibre concurrentiel imposé par les Américains ou les Asiatiques. Enfin, il faut répondre à la demande paradoxale et concomitante de plus d’Europe et de moins d’Europe émanant des citoyens de l’Union en redéfinissant des critères de subsidiarité précis : à l’Union par exemple le rôle d’agir dés qu’il s’agit d’être en position de force pour traiter d’égal à égal avec d’autres grands acteurs de la planète, aux Etats-membres d’exercer leurs compétences quand il s’agit de domaines pouvant relever strictement de politiques internes.

Cette feuille de route poursuit le double objectif de réaffirmer notre attachement à l’Union européenne tout en redonnant à l’Europe l’attractivité qu’elle a perdue pour les peuples qui y habitent : l’Europe fait encore rêver aujourd’hui ceux qui n’y résident pas car malgré tous ses défauts, elle reste un espace de paix, de démocratie et de prospérité. Il faut ré-enchanter l’Europe pour les Européens eux-mêmes avant qu’il ne soit trop tard. Les échéances politiques et électorales que ce soit entre autres en France ou en Allemagne ne doivent surtout pas servir de prétextes pour ne rien faire. On vient de voir encore une fois avec le Brexit que l’instrumentalisation des sujets communautaires à des fins de politique interne n’est jamais un bon choix. Il faut au contraire que l’avenir de l’Europe soit au cœur des campagnes électorales à venir. C’est la condition sine qua non pour espérer sauver encore quelque chose de l’héritage européen et pour ne pas que les pays-membres ne tombent les uns après les autres dans un repli identitaire suicidaire.

Philippe Gustin
Préfet, ancien ambassadeur
Auteur avec Stephan Martens de #France-Allemagne : relancer le moteur de l’Europe (Lémieux éditeur, 2016)