Quel avenir pour l’enseignement français à l’étranger ? (2)

J’avais consacré le premier point de vue posté sur ce site, il y a 6 mois à l’enseignement français à l’étranger en rappelant d’entrée de jeu, l’importance que revêtait pour nos compatriotes résidant à l’étranger la problématique de l’éducation de leurs enfants. En 6 mois, j’ai pu visiter une dizaine d’établissements français relevant de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger mais aussi un certain nombre de  classes bilingues dans des établissements locaux. Les débats actuels sur le budget de l’agence m’incitent à m’exprimer de nouveau  sur un sujet dont on voit bien qu’il ne pourra qu’évoluer dans les années qui viennent, et à rappeler quelques fondamentaux pour mieux comprendre les enjeux. Comme d’habitude, ces points s’appuient sur le constat que j’ai pu faire lors de mes déplacements dans la 7ème circonscription des Français de l’étranger.

L’offre éducative proposée à nos ressortissants à l’étranger est d’une extraordinaire diversité qui frise la complexité et l’illisibilité. Si on ne retient que l’Allemagne comme exemple, le réseau homologué dans ce pays comprend 15 établissements qui scolarisaient au cours de l’année scolaire 2014-2015,  6984 élèves, soit 71,9% de Français, 19,7% d’Allemands et 8,4% d’étrangers tiers. 8 établissements sont en gestion directe (c’est-à-dire gérés directement par l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger), 7 sont conventionnés avec l’Agence. 10 sont à programme français avec parfois des aménagements locaux, comme une homologation accordée par les autorités locales d’Ersatzschule, 5 sont binationaux et relèvent de conventions bilatérales. 10 sont payants, 5 sont gratuits. Pour compléter ce réseau homologué, il existe 3 écoles qui ont reçu le label FrancEducation et 17 associations FLAM (français langue maternelle) dont 5 subventionnées par l’Agence, qui accueillent 500 enfants. Ce panorama reflète l’absence de cohérence entre eux de dispositifs souvent hérités de l’histoire qui ont su toutefois paradoxalement apporter une réponse adaptée à un public varié, dans un pays fédéral comme l’Allemagne où la compétence d’éducation est très décentralisée.

La même diversité se retrouve en effet dans les attentes des publics. Le nombre de Français « expatriés », c’est-à-dire susceptibles de revenir en France ou de partir vers un autre pays, tend à diminuer (sachant que dans le même temps la durée de l’expatriation s’allonge) au profit des Français « émigrés » qui pour des raisons personnelles et/ou professionnelles s’installent de manière plus pérenne dans les pays d’accueil. Les élèves, enfants de couples mixtes représentent ainsi 35% des effectifs des lycées de Francfort ou Düsseldorf. Quant aux ressortissants locaux, ils peuvent être attirés soit par la qualité reconnue du système soit par le fait en Allemagne par exemple, que l’école française conduit a priori au baccalauréat l’essentiel des élèves, contrairement au système allemand qui sélectionne dés la fin de la 4ème ou 6ème classe, selon les Bundesländer. Dans le même temps, nos compatriotes sont de plus en plus nombreux à scolariser leurs enfants dans le système éducatif local qui offre parfois des filières d’excellence bilingues francophones.

L’enseignement français à l’étranger n’a pas échappé aux coupes budgétaires au cours des dernières années. Alors que le budget de l’Agence était passé de 287M€ à 420M€ entre 2008 et 2012, il a baissé de 31M€ depuis 2013 avec en particulier une baisse de 14,6M€ dans le seul projet de loi de finances pour 2016. De la même manière, le budget consacré aux bourses qui était passé de 67 à 125M€ entre 2008 et 2012 s’établit dans le projet de loi de finances 2016 à 109M€. Derrière ces chiffres qui auront un impact certain sur le réseau des établissements se cache une réalité plus complexe. La baisse drastique des crédits d’intervention culturelle du ministère français des Affaires étrangères en particulier dans les pays européens ont fait de ces établissements d’enseignement les outils d’influence dans le domaine linguistique et culturel pour lesquels l’Etat investit le plus. L’attractivité de ces établissements en particulier dans les pays d’Europe centrale, orientale et balkanique où émerge de plus en plus une classe aisée désireuse de scolariser ses enfants dans des établissements étrangers les conduit à envisager des investissements pour répondre à la demande et assurer un équilibre économique pour les années à venir. Or, c’est là que le désengagement de l’Agence se fait le plus sentir : là où elle participait il y a encore quelques années entre 10 et 30% aux investissements des établissements, on constate aujourd’hui que les principaux projets se font sans aide de l’Etat. Pire, les ponctions sur les fonds de réserve (alimentés en partie par les droits d’écolage payés par les parents) dont vont faire l’objet de nombreux établissements de la 7ème circonscription, pouvant aller jusqu’à 1M€ pour le lycée français de Vienne,  vont fragiliser leur équilibre économique et obérer la réalisation d’investissements pourtant nécessaires à leur survie.

Si on ajoute enfin une volonté affichée du ministère des Affaires étrangères de redéployer ses moyens vers les pays émergents, on voit bien que le modèle actuellement en vigueur en Europe et singulièrement en Allemagne, Autriche et dans les pays d’Europe centrale, orientale et balkanique est menacé de toutes parts d’autant que le secteur Europe de l’Agence comptaient en 2014-2015, 117 établissements, 69941 élèves, c’est-à-dire 21% du réseau mondial pour une mobilisation de 29% des moyens de l’Etat. Ce modèle ne devra à mon avis son salut que dans la recherche, en premier lieu, d’un équilibre dans le processus d’intégration dans le système éducatif local déjà largement engagé dans certains pays, et souvent animé par la recherche de financements par les autorités du pays d’accueil à due concurrence du nombre d’élèves nationaux scolarisés dans les établissements ; cet équilibre devra veiller à respecter l’identité de l’éducation française et s’inscrire dans la durée en évitant une remise en cause du fait des aléas de la politique locale. L’avenir du système des établissements français dans la zone passera aussi et enfin par la résolution de l’équation financière qui signifiera sans doute des décisions courageuses comme la réduction progressive du nombre de résidents au profit de recrutés locaux ou la remise en cause du statut des résidents, la contribution au financement de toutes les familles (l’éducation gratuite est un leurre et même en France où elle est censée l’être, je rappelle que le budget de l’éducation nationale qui reste l’un des principaux de la Nation après celui consacré au remboursement de la dette est in fine financé par l’argent des contribuables) ou encore dans la modification du statut de certains établissements qui pourraient prendre par exemple celui de fondations. C’est à ce prix que l’on pourra espérer maintenir un réseau que nous envie la plupart de nos partenaires pour offrir un service d’éducation à des compatriotes de plus en plus nombreux à choisir de s’installer à l’étranger.